La Folle Enchère mise en scène par Aurore Evain : comment on met du trouble dans le genre et les classes sous Louis XIV

Madame Argante, jouée avec une flamboyante énergie par Isabelle Gomez (au centre), refuse de renoncer au plaisir de se croire désirée par un comte qui a l’âge de son fils, dont « il » est en fait l’amante, travestie en homme. Mme Argante se laissera berner avec une facilité pathétique par Lisette (Catherine Pifarretti, à droite), sa confidente au moins autant que sa servante.
Photo : Carmen Mariscal (scénographe), costumes de Tanya Artioli.

Madame Ulrich :
une autrice libertine sur le retour qui vaut le détour

Féministes en tous genres, créé en 2011 dans les marges de BibliObs,
avait cet été disparu d’Internet, L’Obs ayant, comme Le Monde, fermé
sa plateforme de blogs. Après un temps de réflexion et le recueil
de conseils avisés, je reprends le cours de ces publications. Dans les mois qui viennent, lorsque je ne mettrai pas en ligne de nouveaux articles, j’éditerai de nouveau le meilleur de ces quelque huit années d’entretiens avec des chercheuses, des autrices ou des créatrices qui s’intéressent au genre, aux questions féministes et/ou LGBTQIA+.

Lisette. – Il lui dit qu’elle est jeune et jolie : y a-t-il rien de plus facile à persuader ? Elle est bien contente d’elle depuis quelque temps.

Merlin. – Et les miroirs, ne troublent-ils point un peu son petit contentement ?

Lisette. – Bon, les miroirs ! Je parierais qu’elle s’est mis en tête que le goût change pour les visages, et que les plus ridés deviennent les plus à la mode.

Aurore Evain aime les femmes libres, d’esprit comme de mœurs. Sa mise en scène “baroco-rock” libère le potentiel subversif de La Folle Enchère,
un jeu de dupes et de travestissements que l’on doit à Madame Ulrich, la dernière des inspiratrices et
des éditrices de La Fontaine. Au centre de la pièce, une aspirante cougar qui, ne voulant surtout pas devenir grand-mère, s’oppose au mariage de son fils.

Première des comédies écrites par une femme à être jouée à la Comédie-Française, en 1690, La Folle Enchère a suffisamment de rouerie et de mordant pour ne pas retomber dans l’oubli dont l’a tiré Aurore Evain. Cette historienne du théâtre, qui a fait aux autrices dramatiques des XVIe-XIXe siècles l’honneur d’une publication en cinq volumes dans la prestigieuse collection des classiques Garnier, est aussi une metteuse en scène féministe
qui, sous son air de sage chercheuse, n’aime rien moins
que l’insoumission et l’insolence. Première des pièces que son doctorat lui ait permis de rendre à son autrice – elle avait été attribuée à l’amant de la très jeune et très libertine Madame Ulrich, le comédien Florent Daucourt – La Folle enchère contenait
assez de contestation en puissance des rôles sexués
et des positions sociales pour lui plaire.

 Madame Argante – les Fourberies de Scapin ne sont pas loin – assume pleinement le désir qu’elle éprouve pour un comte
du même âge que ce fils qui lui inspire d’autant plus d’“aversion” qu’il prétend se marier et la faire bientôt grand-mère.

Afin d’épouser cet amant qui la rajeunit, Mme Argante est prête à surenchérir sur une présumée marquise qui prétend elle aussi s’offrir cet homme jeune et « bien fait ».

ÉRASTE. — Avec quelle dureté, avec quelle prévention
ma mère a refusé de consentir
à mon mariage, sans vouloir apprendre même
ni le nom, ni la famille de la personne que j’aime !

MERLIN. — Mais en revanche, Monsieur,
avec quelle fermeté, avec quelle grandeur d’âme
vous êtes-vous résolu à la fourber !


ÉRASTE. —Quelle raison peut-elle avoir eue ?


MERLIN. — Monsieur, elle veut être jeune
en dépit de la nature : en vous mariant,
vous la feriez grand-mère, et le titre de grand-mère vieillit ordinairement une femme
de quinze bonnes années des plus complètes.


ÉRASTE. — Il faudra bien, pourtant…


MERLIN. — Oh, assurément, il faudra bien qu’elle la devienne ! Vertu de ma vie, vous n’êtes ni de taille ni d’humeur
à mourir sans héritiers, je vous connais.

Angélique (Julie Ménard), l’amante du fils de Mme Argante, jouit pleinement de son travestissement
en jeune comte. Il lui confère une liberté dont, en tant que femme, elle est privée. Mme Argante n’y voit que du feu – celui de la passion qu’iel (contraction queer de il et elle) lui inspire. Et c’est pourquoi elle ne reconnaît pas non plus,
sous la robe rouge d’une marquise supposément transie d’amour pour celui qu’elle-même prétend épouser,
Merlin, joué par un Benjamin Haddad Zeitoun d’une drôlerie et d’une dextérité incomparable. Cette photo, et toutes les autres, est de Carmen Mariscal, scénographe de La Folle Enchère.

Qu’adviendra-t-il  de Mme Argante lorsqu’elle découvrira que ce jeune homme, dont elle-même convient qu’elle l’“aime trop”,
est la douce amie de son fils, travestie pour la “fourber”
avec l’indéfectible appui de Lisette, sa propre servante, dont elle a fait sa confidente et aux avis de laquelle elle n’aura cessé de se ranger ?  La “coquette vieillote” n’a-t-elle pas elle-même encouragé sinon la supercherie, du moins les flatteries, qui recouvrent d’un voile de mots menteurs ces reflets dans les miroirs dissonant avec l’image qu’elle a d’elle-même ? 

Mme Argante, Lisette, le comte (Angélique), Eraste, le fils de Mme Argante…
et les miroirs, qui rappellent que toute identité a un socle imaginaire – ce que le théâtre est assez propre à révéler.
Mais aussi, La Folle Enchère soulève cette question :
mère d’un jeune homme en âge de devenir père a-t-elle le droit de désirer être désirée ?
Peut-elle vouloir épouser un homme de l’âge de son fils ?
Telles sont les questions que cette étrange pièce ose formuler… au siècle de Louis XIV. Crédit photo : Carmen Mariscal.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les reflets dans les miroirs, là sans doute est le cœur de la pièce telle que la lisent Aurore Evain et Carmen Mariscal, son habile et judicieuse scénographe, qui déploie sur la scène un fascinant éventail de miroirs mobiles. Portés par les comédien·nes, ces miroirs bifaces démultiplient les images de chacun des personnages ; ils mêlent soudainement celle d’une femme travestie en homme à celle de l’homme qui s’impatiente de la revoir en femme, de l’épouser et de s’inscrire dans la succession des générations – cette autre multiplicité qu’empêche l’obstination de sa mère à nier le passage du temps. L’on songe aux eidola (idoles), aux simulacres d’Épicure, au stade du miroir décrit par Lacan, à la phénoménologie de l’éros de Lévinas – franchement irrecevable d’un point de vue féministe, mais c’est une autre histoire – et puis, surtout, à ce que dit Siri Hustvedt dans Souvenirs de l’avenir de la pluralité identitaire, de ce moi multiple que chacun·e de nous trimballe avec soi, qui bringuebale, va de ci, de là, bat la campagne, vit de dénis et de fictions, au moins autant que de réflexion et de vérité…

Angélique (Julie Ménard) se scrute… et se plaît en comte. Le travestissement lui permet de s’emparer des privilèges masculins – Mme Ulrich les nomme sans détours : outrecuidance et impunité – en se les incorporant. Son amant, Eraste (Nathan Gabily en alternance avec Matila Malliarakis), dont le reflet se mêle ici au sien, est en revanche impatient de la voir reprendre son apparence féminine… L’on pense ici à la recherche menée par Luca Greco sur les drag kings.

Madame Ulrich (son prénom demeure inconnu), cette très jeune femme qui vient d’épouser un homme ayant l’âge d’être son père, voire son grand-père, se montre cruelle avec celle “qui veut être jeune en dépit de la nature”, car elle fera perdre à Madame Argante toutes ses illusions.

Mais il est aussi vrai que s’opère là un effet de miroir : sur la scène de l’imaginaire, Mme Ulrich se venge de son mari, que d’ailleurs elle trompe avec le comédien Florent Dancourt, qui, lorsque la pièce fut jouée à la Comédie-Française, en 1690 et 1691, jouait vraisemblablement le rôle d’Eraste : mutatis mutandis, le comte dont deux femmes d’âge mûr se disputent “follement” la chair fraîche, c’est elle !

Aurore Evain montre la cougar amoureuse de l’amante de son fils, à la fin, atterrée et hébétée : il est des moments où mieux vaut ne pas comprendre ce qu’il est advenu. Reste que l’autrice de La Folle Enchère signifie aussi, au détour d’une ou deux de leurs répliques, qu’Angélique et Lisette préféreraient ne pas avoir à désillusionner leur aînée : les Yann Moix étaient légion sous l’Ancien Régime
et ils avaient plus ou moins droit de mort sociale sur les femmes qui ne leur plaisaient plus. Madame Ulrich fera plus tard les frais de la double morale patriarcale (liberté hétérosexuelle pour les hommes et chasteté pour les femmes). Jugée « dépravée » par la prude en cheffe Mme de Maintenon, elle sera bannie de la cour en raison de son libertinage… tandis qu’elle aurait dû, en bonne mère, renoncer aux plaisirs de la chair. Aucun de ses amants ne connut Pareille sanction sociale. En 1690, Mme Ulrich, qui est une femme cultivée, une lettrée, précise la notice que lui consacre
Aurore Evain dans Le Théâtre de femmes sous l’Ancien Régime,
paraît avoir déjà saisi que la guerre patriarcale menée contre les femmes est sans pitié et qu’une femme est socialement périmée plus tôt qu’un homme. Ce que sans doute elle ignore encore, mais qu’elle semble pressentir, c’est que ce n’est pas la nature qu’il faut incriminer à cet égard, mais la société.

Mme Ulrich, en tout cas, dépeint les attributs sexués comme des habitudes que l’on prend, et de cet attirail fait partie la mise au rebut des femmes qui ne sont plus en état de faire des fistons.

LISETTE. — Oui, pour les airs de nos jeunes gens, vous les prenez tous à merveille, et il semble que vous les ayez étudiés toute votre vie.
ANGÉLIQUE. — Je les copie d’un bout à l’autre : je n’ai de la complaisance que pour moi, des égards pour qui que ce soit,
un « palsambleu » ne me coûte rien devant des femmes
de qualité, même je brusque de sang froid la plus jolie personne
du monde. Je suis insolent avec les personnes de robe,
honnête et civil pour les gens d’épée ; pour les abbés,
je les désole ; je prends force tabac d’assez bonne grâce,
et je serais parfait jeune homme si je pouvais devenir ivrogne.

La Folle Enchère est donc un brin queer et subversive ; un brin féministe. Elle dote les femmes des privilèges des hommes.
Mme Argante est assez fortunée pour se payer l’homme qui lui plaît. C’est l’apanage, encore à notre époque, des hommes détenant des moyens financiers ou dotés d’un certain prestige, barbons qui se pavanent aux bras de barbies.

Au centre; le valet Merlin (Benjamin Haddad Zeitoun), déguisé cette fois en créancier du comte présumé.
Il feint d’être soûl, improvisant dans l’art de duper Mme Argante (à gauche, jouée par Isabelle Gomez)
au risque de déstabiliser le comte/Angélique (Julie Mémard), et faisant par là même la preuve que ce sont les domestiques qui mènent ce jeu de dupes. On admirera le syncrétisme élégant des costumes de Tanya Artioli.

La hiérarchie des classes sociales est elle aussi inversée : assujetti·es à leur désir, aveuglé·es ou impatient·es, Mme Argante et son fils s’en remettent aux avis et aux stratégies de leurs domestiques qui, de leur côté, se délectent à jouer notaire, créancier ou marquise, à surprendre ou à berner leurs donneurs d’ordres habituels.
Tel Merlin, qui feint si bien d’être soûl quand il se fait passer pour un créancier du comte (Angélique) que celle-ci croit qu’il l’est et craint qu’il ne ruine tous les efforts faits pour soustraire à Mme Argante l’argent dont son fils a besoin pour se marier avec elle.

L’on est séduit·e par ce théâtre dans le théâtre, ce désordre dans les identités de genre et de classe, bien servi par le jeu joyeux et les chants baroco-rock entonnés par des comédien·es polyvalent·es. Une habile scénographie fait bien ressentir, sous les exubérantes métamorphoses des personnages et leur diffraction dans des miroirs dont la place change au gré de l’intrigue, le tournis existentiel propre au théâtre. C’est aussi pourquoi l’on aime la façon dont des chansons de Mylène Farmer, de Brigitte Fontaine, de Gainsbourg, d’Higelin, d’Arthur H ou d’Eddy de Preto prolongent la saisissante modernité de certaines réparties.

Un entrelacement ludique d’ancien et de moderne plutôt réussi, comme Aurore Evain en a le goût, l’art et le savoir, elle à qui l’on doit tout autant la résurgence du mot “autrice” que la redécouverte du théâtre des femmes de l’Ancien Régime et, au moins en partie, le récent succès des célébrations du matrimoine.

La Folle enchère, théâtre musical, théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 8 décembre, samedi à 20 h 30 et samedi et dimanche à 17 h, de 10 à 22 €

Réductions en raison des grèves, voir sur billet réduc

billetterie@epeedebois.com tél : 01 48 08 39 74

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